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Blog régional de l'association Survie (Aude, Gard, Hérault,Lozère,Pyrénées-orientales)
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mardi 29 août 2017

Sahel : aux origines de la crise sécuritaire
Une étude majeure de Moussa Tchangari pour comprendre la «guerre sans fin» au Sahel

Par François Gèze, blog de Mediapart, 26/8/2017
Le 17 août, l’éditorial du Monde « Au Sahel, la crainte d’une guerre sans fin » concluait, sans expliquer : « La réponse militaire s’est jusque-là montrée très insuffisante pour venir à bout de groupes qui recrutent en jouant sur des frustrations économiques ou communautaires auxquelles aucune solution n’est apportée. » L’analyste nigérien Moussa Tchangari apporte les explications qui manquent. 
Le 17 août 2017, l’éditorial du Monde « Au Sahel, la crainte d’une guerre sans fin » se concluait, mais sans donner plus de précisions, sur ce constat fort pertinent : « La réponse militaire s’est jusque-là montrée très insuffisante pour venir à bout de groupes qui recrutent en jouant sur des frustrations économiques ou communautaires auxquelles aucune solution n’est apportée. » D’où l’importance, pour en savoir plus sur les racines de cette « guerre sans fin » du Sahel, de se tourner vers les observateurs locaux, dont les travaux, trop méconnus des grands médias occidentaux, apportent souvent des clés essentielles pour comprendre les ressorts profonds de conflits obscurs où sont pourtant directement impliquées les « grandes puissances ». Au premier rang desquelles la France, dont les responsables actuels semblent bien y agir toujours sans parvenir à se libérer du vieux « logiciel colonial » qui a formaté les cerveaux de générations d’« élites républicaines » tout au long du xixe siècle et jusqu’aux années 1960.
C’est ce dont atteste la remarquable étude de Moussa Tchangari, secrétaire général de l’ONG nigérienne Alternative Espaces Citoyens, intitulée Sahel : aux origines de la crise sécuritaire. Conflits armés, crise de la démocratie et convoitises extérieures, publiée deux jours après l’éditorial du Monde, le 19 août 2017, et accessible ici ou là. Celle-ci est principalement consacrée aux failles gravissimes de la réponse de la « communauté internationale » à la conjonction des entreprises « djihadistes » de la secte Boko Haram, qui sévit au nord du Nigeria depuis 2002, et des divers groupes armés « islamistes » actifs dans les différents États du Sahel (Mali et Niger principalement) et du Sahara (Algérie – voir mon article de 2014 sur le rôle spécifique de ce pays –, Mauritanie, Libye, Tunisie), surtout depuis les années 2010. Une étude de 52 pages, qui mérite une lecture attentive, tant elle est riche en informations de première main, que l’on retrouve rarement dans les médias dominants, anglophones comme francophones. Son auteur, Moussa Tchangari, est en effet un acteur de premier plan de la « société civile » de son pays, le Niger (et membre de longue date du conseil d’administration de la Fondation Frantz Fanon, qui réunit des militant-e-s internationalistes de tous les continents).
Avant d’évoquer quelques-uns des apports à mon sens essentiels du travail de Tchangari, je dois souligner qu’il complète très utilement une autre étude tout aussi passionnante, remarquablement documentée, du politologue Jean-François Bayart sur les racines du salafisme et du djihadisme nord-nigérians et de l’« économie politique » de Boko Haram, qu’il a publiée au même moment, le 18 août2017, sur son blog de Mediapart : « De quoi Boko Haram est-il le nom ? ». Il y montre fort pertinemment que l’extension de la secte et de ses actions mortifères est loin de s’expliquer uniquement par son prosélytisme religieux islamiste : « Boko Haram est l’expression contemporaine d’un système économique régional séculaire qui s’est structuré entre Fort-Lamy (Ndjamena), Kousseri et Maiduguri, sur les ruines de l’économie saharienne et esclavagiste de la fin du xixe siècle, grâce aux “gains marginaux” qu’ont engendrés les frontières étatiques, le marché cambiaire à l’interface du naira et du franc CFA, le développement des routes et du chemin de fer, les disjonctions entre les cycles économiques du Nigeria et ceux de ses voisins, les cours changeants du pétrole qui affectent les deux producteurs du bassin, le Nigeria et le Tchad, et, enfin, les conflits armés, de l’aventure de la 2e DB pendant la Seconde Guerre mondiale, à partir de Fort-Lamy, aux rébellions postcoloniales tchadiennes, en passant par la guerre du Biafra. La secte met en termes religieux une insurrection sociale et politique contre l’iniquité de ce système et de la classe dominante qui en tire profit, et ouvre des opportunités à ceux qui en sont les subalternes et les victimes. »

mardi 4 juin 2013

France, Cameroun, Côte d'Ivoire, Sierra Leone, Liberia : Des paysans se lèvent contre Bolloré dans plusieurs pays d’Afrique

Dans quatre pays d’Afrique, les riverains des plantations contrôlées par le groupe Bolloré organisent des actions simultanées ce mercredi 5 juin 2013, jour de l’AG de ses actionnaires. A Paris, des ressortissants des pays concernés vont porter les revendications aux dirigeants du groupe.
Le même jour, les villageois libériens occupent les terrains de la plantation SRC, des paysans et chefs traditionnels camerounais se rassemblent devant le siège de la Socapalm à Douala, les riverains de la SAC en Sierra Leone et ceux de la SoGB en Côte d’Ivoire marchent sur le siège de l’entreprise avec laquelle ils sont en conflit. Pour se hisser à l’échelle de la multinationale, ils ont décidé de coordonner leurs luttes. Le 5 juin ils souhaitent faire entendre leurs revendications à Vincent Bolloré, président du groupe contrôlant ces différentes sociétés.
Accaparement de terres, non-respect des conventions assurant des compensations aux villageois, pollutions… les griefs sont nombreux et ce sont les mêmes qui sont exprimés par les Camerounais, les Ivoiriens, les Sierra Léonais ou les Libériens. Les actions de protestation se sont multipliées ces dernières années avec l’extension des surfaces cultivées par les plantations du groupe, mais les négociations ouvertes localement ont le plus souvent abouti à une impasse. Appuyés par l’association Réseaux d’Action Transnationale (ReAct), les riverains ont multiplié depuis plusieurs mois appels et SMS pour échanger sur leur situation, adopter des revendications communes et associer leurs actions.
« Cette première action internationale n’est que le début. Nous sommes déterminés à faire respecter nos droits et M. Bolloré devra finir par l’entendre» affirme Emmanuel Elong, porte-parole du Synaparcam, le syndicat des paysans riverains de la Socapalm au Cameroun.
« M. Bolloré doit entendre les demandes légitimes des paysans riverains dans les pays d’Afrique où son groupe réalise des bénéfices confortables » explique David Ngangang membre de la délégation parisienne qui porte la lettre des revendications communes au siège du groupe Bolloré à Puteaux au moment de l’AG des actionnaires.
Contacts en Afrique
Cameroun
Emmanuel Elong, porte-parole Synaparcam
+237 74 52 93 87
Côte d’Ivoire
Julien Nemlin, porte-parole Comité des Riverains de la SOGB
+225 44 34 69 43
Liberia
Alexander Bonard porte-parole du Concern Citizen Union
+231 880 98 51 91
Sierra Leone
Sima Mattia secrétaire général de la Maloa
+232 76 41 62 67
Contacts en France
Porte-Parole en France 
David Ngangang
+33 6 33 02 46 52
Coordinatrice ReAct 
Eloïse Maulet
+33 6 38 01 25 94
Plus d’informations sur www.projet-react.org

dimanche 25 décembre 2011

Deux grandes dames

éditorial de Billets d'Afrique et d'ailleurs... par Odile Tobner, décembre 2011

« Les gens admirables en qui le système se personnifie sont bien connus pour n’être pas ce qu’ils sont ; ils sont devenus grands en descendant au-dessous de la réalité de la moindre vie individuelle. »
Guy Debord, La société du spectacle
Deux grandes dames, une même sensibilité aux douleurs de ce triste monde : c’est ce que révèle la photo de l’accueil de Danielle Mitterrand par Chantal Biya, le 1er avril 2008, dans le salon oriental du Palais de la présidence du Cameroun, un mois après que la répression de manifestations d’opposition eût fait 150 morts dans les villes camerounaises. Pendant qu’on jugeait en masse les fauteurs de désordre, la fête ne fut pas troublée.
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Danielle Mitterrand reçue par Chantal Biya, le 1er avril 2008 au Palais de la présidence du Cameroun
C’est au titre de sa fondation France-Libertés que Danielle Mitterrand est alors au Cameroun, celle-ci soutenant, paraît-il, la création à Douala d’une école d’ingénieurs par un cadre d’Alcatel. Surtout, son combat pour l’accès à l’eau imposait sans doute un passage par le palais de Biya, voie d’accès traditionnelle à toutes sortes de liquide pour nos politiciens français.
Comme c’est commode ces fondations de premières dames, d’anciens présidents et autres notabilités. A quoi servent-elles ? Le rapport de France-Libertés pour 2010 tient en six petites pages, photos incluses, pour un budget de 1 193 365 euros. Mais foin de ces préoccupations bassement matérielles puisque, comme chacun sait, ces fondations ne poursuivent qu’un but : le bien. La Fondation Chantal Biya se consacre à la lutte contre le sida, quand France Libertés « défend activement les Droits de l’homme ». Les médias ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, tous saluant d’une seule voix l’intransigeante vertu de la grande conscience socialiste, l’intrépide rebelle qui, faisant fi des périls, défendait avec un courage inouï la cause du peuple tibétain et celle des Indiens du Chiapas.
Aux méchants, qui l’accusent d’avoir méprisé les exigences de la realpolitik, nous opposons le démenti le plus ferme, et nous ajoutons le plus méprisant : on ne l’a jamais vue au côté des opposants aux terribles dictatures installées depuis des décennies en Afrique subsaharienne – demander la libération de Mandela après que tout le show bizness anglosaxon se fut rallié à la cause anti-apartheid était bien le moins de la part de notre première dame. Elle n’est pas allée jusqu’à exiger la vérité sur l’assassinat, le 29 mars 1988, de Dulcie September, représentante de l’ANC à Paris. On ne l’a jamais surprise à soutenir le peuple ogoni dans sa lutte contre les compagnies pétrolières qui ravagent le delta du Niger, ni à se faire photographier aux côtés de leur leader Ken Saro Wiwa ; on ne l’a jamais entendue s’élever contre le pillage du Niger par Areva et l’empoisonnement des enfants touaregs par les déchets de l’uranium, jamais elle ne se hasarda à « défendre activement les droits » des hommes qui ont le mauvais goût de vivre et de mourir dans les zones où la France a planté ses griffes. Demandez donc aux rescapés du génocide des Tutsi en 1994 ce qu’ils pensent de notre rebelle nationale.
Bien loin de placer parfois son mari « dans des positions diplomatiques délicates », comme d’aucuns le prétendent, elle constituait au contraire un élément clé de sa diplomatie. Pendant que Mitterrand père et fils soutiennent le régime génocidaire du Rwanda, France libertés fait diversion en « dénonçant le sort tragique des populations kurdes ».
N’est-ce pas au fond ce rôle-là surtout que partagent nos grandes dames ? Quand ces messieurs repeignent l’Afrique en rouge sang, ces dames arpentent le trottoir des bons sentiments où elles exhibent leur gros coeur dans de nobles causes photogéniques et inoffensives.
Voilà pourquoi, faisant fi des censeurs, il faut oser affirmer qu’en ce 1er avril 2008, sur le canapé rouge du salon oriental de Mme Biya, Danielle Mitterrand était bien à sa place : l’ex-première dame de la Françafrique passant le flambeau à son émule.

La France a perdu l'avenir en Afrique

Récompensé il y a quelques jours par l'Organisation internationale de la Francophonie (1), l'écrivain et professeur camerounais Patrice Nganang a saisi l'occasion pour adresser à Abdou Diouf, secrétaire général de l'OIF, cette lettre ouverte qui dénonce «l'implication directe de l'OIF dans le maintien de la tyrannie qui étrangle le Cameroun depuis 1984», et encore en octobre dernier.

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puceinvite.jpgMonsieur le président,
 
Je vous remercie pour l'audience que vous m'avez accordée, en marge du prix de la Francophonie que j'ai reçu de vos mains.
Cette audience pour moi c'est le prix en réalité. C'est elle seule qui me fait venir à Paris, parce que sinon j'aurais refusé le prix. Je l'aurais refusé, moins parce que l'installation de mon pays dans la zone francophone aura eu lieu au prix de l'éradication de l'écriture shümum que mon roman primé Mont plaisant raconte, qu'à cause de l'implication directe de l'Organisation internationale de la francophonie dans le maintien de la tyrannie qui étrangle le Cameroun depuis 1984, et surtout à cause de la caution qu'elle aura donné au coup d’État constitutionnel qui y a eu lieu ce 4 septembre 2011. En effet, lors de la session parlementaire du 11 octobre 2011, M. Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères de France, dit que les élections présidentielles eurent lieu au Cameroun ce 9 octobre 2011 «dans des conditions acceptables». Il précisa que son jugement, il le basait sur le rapport de l'organisation dont vous êtes le secrétaire général. Plus tard le président Nicolas Sarkozy félicitait Paul Biya.
 
Nous savons, monsieur le président, que la délégation de l'Organisation internationale de la francophonie qui supervisa les élections du 9 octobre était dirigée par le major Pierre Buyoya qui lui-même n'a jamais accédé au pouvoir dans son pays que par des coups d’État; nous savons que le travail de cette délégation au Cameroun était pratiquement téléguidé depuis le cabinet civil de la présidence de la République du Cameroun. Et puis, sur la base des observations de la plateforme «09-10-11 Touche pas a mon vote!» que j'ai constituée avant les élections, plateforme qui a formé près de 2000 scrutateurs déployés à travers le pays, réuni 7 partis politiques et était fondée sur la collaboration entre 7 leaders politiques dont 4 candidats à l'élection; sur la base de ma collaboration parallèle à une plateforme, le Front Uni de la Diaspora Camerounaise, unissant de multiples organisations de la diaspora camerounaise, je puis dire ceci sans avoir peur de me tromper: la Nation camerounaise a été exclue des élections du 9 octobre. La Nation camerounaise, ce sont les 70% du peuple camerounais qui à l'intérieur, et les 99,5% qui à l'extérieur du Cameroun n'ont pas voté, chiffres précisés par deux organisations bien respectées d'observation des votes. Oui, monsieur le président, nous qui n'avons pas voté le 9 octobre 2011, nous sommes la Nation camerounaise.
 
Monsieur le président, j'ai demandé une audience, parce que je voulais vous dire de vive voix notre frustration, oui, notre colère d'avoir été ainsi privés de notre droit fondamental: la possibilité de choisir le dirigeant que nous voulons, pour le bien-être de notre pays. Je vous écris cette lettre parce que les violations de droits minimaux qui ont précédé l'élection du 9 octobre auraient rendu toute reconnaissance de ses résultats impossible: interdictions de conférences, kidnapping de leaders politiques, mise en résidence surveillée, fermeture des frontières du pays; tout a été mis en œuvre par le pouvoir pour nous empêcher, pour empêcher la Nation camerounaise donc, de participer effectivement au choix de son dirigeant. Je vous écris cette lettre au lieu de vous dire ces vérités, parce qu'il m'a été prévenu que durant cette audience, je ne devrais pas vous parler de politique, mais de littérature. Cette note ne m'a cependant pas interdit de vous écrire de lettre sur la politique camerounaise – et je suis écrivain.
 
Monsieur le président, il nous est demandé aujourd'hui d'accepter le fait accompli de la victoire du tyran, bref, de vivre pendant sept ans avec la réalité du coup d’État constitutionnel qui a eu lieu au Cameroun. Il nous est demandé de prendre acte de l'écrasement de fait de la Nation camerounaise par un pouvoir qui aujourd'hui ne se maintient plus que par la force du BIR, le Bataillon d'Interventions Rapides. Il nous est demandé de consacrer par notre silence consentant, la subjugation de la Nation camerounaise, et surtout d'une partie d'elle, les Anglophones, à un ordre politique qui est basé sur le non-respect de nos droits fondamentaux. Il nous est demandé en somme, d'accepter le fait accompli d'une politique qui aujourd'hui nous ramène à une vision tribale des citoyens que nous sommes, politique formulée en 1956 quand la république du Cameroun n'était que francophone, et qui organise la gestion publique des affaires de notre pays selon un axe Nord-Sud pour la satisfaction effective de la France – or cet axe est porteur de violences futures inévitables.
   
Dire que le Cameroun n'est pas seul dans cet enfer! La Francophonie est devenue le Temple de la Tyrannie, avec ses présidents élus pour deux générations comme au Cameroun, ou ses démocraties héréditaires comme au Togo et au Gabon. Et pour cause! Nous savons que la France est la seule ancienne puissance coloniale qui croit pouvoir nous maintenir silencieux infiniment au moyen de ses milliers de militaires postés ici et là en Afrique. Nous savons qu'elle ne recule pas devant des coups d’État constitutionnels ou militaires, pour imposer son ordre politique dans nos pays – et la centaine de coups d’État en Afrique depuis 1960 nous l'a appris. Nous avons vu en Côte d'Ivoire en 2002 qu'elle ne recule pas non plus devant une guerre civile quand il s'agit d'imposer sa manufacture politique de la gestion de nos pays, ou de défendre ses intérêts. Nous avons vu au Rwanda en 1994, qu'elle ne recule pas devant le soutien à des pouvoirs génocidaires, pour maintenir nos pays dans le giron francophone: et la politique de l'axe Nord-Sud n'a d'ailleurs été imposée dans notre pays qu'au prix du génocide bamiléké et bassa. Nous savons que c'est au Cameroun parce que coupé entre le français et l'anglais, que la bataille pour le futur de la francophonie en Afrique sera décidée, car c'est la géopolitique de notre pays autant que ses richesses, qui dicte la décision de Paris de nous transformer en indigènes, nous qui sommes pourtant nés citoyens. Mais nous savons aussi ceci: aucun fait accompli politique n'est éternel. La Nation camerounaise ne pourra pas éternellement être frustrée de ses droits. La bataille pour notre libération, si nous ne la menons pas aujourd'hui, nos enfants la mèneront demain. Aujourd'hui cependant, nous pouvons dire ceci avec certitude: la France a déjà perdu l'avenir en Afrique. Toute organisation qui ne reconnaît pas cette réalité est condamnée. Voilà ce que ne pouvant vous dire comme citoyen, je suis obligé de vous écrire comme écrivain. Monsieur le président, aidez la Nation camerounaise! 

(1) Vendredi 9 décembre, au siège de l'OIF à Paris, Patrice Nganang a reçu des mains d'Abdou Diouf la mention spéciale du Jury du Prix des 5 continents  pour son roman Mont Plaisant paru aux éditions Philippe Rey.
Source: Mediapart
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Patrice Nganang est né en 1970 à Yaoundé, au Cameroun. Il est connu pour son engagement contre les dictatures africaines, en particulier celle du Cameroun. Patrice Nganang enseigne la théorie littéraire à l'Université d'État de New York.

Romans
La Promesse des fleurs, 1997 (ISBN 2738447066)
Temps de chien, 1999 (ISBN 2-84261-419-4)
La Joie de vivre, 2003 (ISBN 2-84261-439-9)

Nouvelles
Dernières nouvelles du colonialisme, 2006 (ISBN 2-911412-40-0)

Contes
L’Invention du beau regard, 2005 (ISBN 2-07-077271-3)

Essais
Le principe dissident, 2005 (ISBN 9956-435-00-7)
Manifeste d'une nouvelle littérature africaine, 2007 (ISBN 2-915129-27-4)
L'Afrique répond à Sarkozy - Contre le discours de Dakar, ouvrage collectif, 2008 (ISBN 978-2-84876-110-7).

lundi 8 février 2010

Impunité au Cameroun

Radiosurvielero
Débat sur le film Une affaire de nègres, animé par Odile Biyidi, présidente de Survie, le 16 janvier 2010 à Carcassonne
Le 16 janvier 2010, au cinéma le Colisée, à Carcassonne, Survie Languedoc-Roussillon organisait la projection du film Une affaire de nègres, d’Osvalde Lewat, présenté et commenté par Odile Biyidi, présidente de Survie, avec la participation du public. Nos reporters étaient présents.

mardi 12 janvier 2010

Pour bien commencer l'année de la Françafrique

« On dit des Africains qu’ils ne sont pas prêts pour la démocratie…Ont-ils jamais été prêts pour la dictature ? »
Wole Soyinka (Nigeria), Prix Nobel de Littérature

Proclamée officiellement « Année de l’Afrique » en France, l’année 2010, qui marque le cinquantenaire des (in)dépendances africaines, sera l’occasion de vous proposer d’autres regards, d’autres images, d’autres informations sur ce continent livré à la prédation et à l’arbitraire au nom de notre bien-être.
Pour commencer cette année, Survie Languedoc-Roussillon vous propose un film-choc de la Camerounaise Osvalde Lewat, Une affaire de nègres, sur une opération de nettoyage social menée par la police de Douala, qui procéda en 2000 à 1600 exécutions extrajudiciaires, en toute impunité. La cinéaste a accompagné les familles des victimes dans leur quête de justice, pour délivrer un message universel.
Les projections à Montpellier, Carcassonne et Perpignan seront suivie de débats avec Odile Biyidi-Awala, présidente de Survie, dont le Cameroun est la seconde patrie.

MONTPELLIER - Jeudi 14 janvier 2010 : Projection présentée par O. Biyidi, au cinéma Diagonal Capitole, 5 rue de Verdun, à 18 h 00, suivie de la conférence-débat d'Odile Biyidi, sur "Cinquante ans d'in-dépendances africaines" à l'EMLK, 27 Boulevard Louis-Blanc, à 20 h.
PERPIGNAN - Vendredi 15 janvier, 21 h.: Projection suivie de débat au cinéma Rive Gauche, 29 Quai Vauban
CARCASSONNE - Samedi 16 janvier, 17 h.: Projection suivie de débat au cinéma Le Colisée, 9 Bd. Omer-Sarraut




Professeur agrégé de Lettres, auteur et épouse de l’écrivain Mongo Beti (1932-2001), Odile Biyidi-Awala a réalisé avec lui, de 1978 à 1991, la revue bimestrielle "Peuples Noirs, Peuples Africains". Elle s’occupe, depuis 1993, de la Librairie des peuples noirs à Yaoundé, Cameroun. Elle est présidente de l'association Survie depuis 2005. Dernier livre paru : Du racisme français, éditions Les Arènes 2007.


 



Osvalde Lewat-Hallade
Journaliste, Réalisatrice, Scénariste

Ancienne reporter à Cameroon Tribune, Osvalde LEWAT-HALLADE a réalisé plusieurs documentaires. En terminant ses études de journalisme vers la fin des années 90, elle est lauréate d'un concours organisé par la télévision canadienne et l'organisme Cap sur le nord qui veulent former de jeunes réalisatrices africaines. Elle va ainsi se former, en 1999, à l'Institut national de l'image et du son de Montréal. À l'issue de cette formation, elle réalise son premier documentaire Le calumet de l'espoir (2000), dans l'univers des Indiens d'Amérique. En 2001, elle enchaîne avec Itilga et 140, Rue du bac en 2002 au terme d'une autre formation courte à Paris. Son quatrième documentaire sur l'histoire d'un des plus vieux détenus camerounais. Au-delà de la peine (2003) la consacre. A moins de 30 ans, Osvalde Lewat-Hallade sort son cinquième film documentaire, Un amour pendant la guerre .
Source : Yves Atanga, "Clap - Osvalde Lewat-Hallade : caméra dans le coeur", in Cameroon Tribune (Yaoundé, Cameroun), 17 Juin 2005.

Entretien avec Osvalde Lewat-Hallade, cinéaste camerounaise
par Anoumou Amekudji, Weekend, l’hebdo du Quotidien (Sénégal), Numéro 47, Semaine du 2 au 8 Mai 2008

En tournée dans plusieurs universités américaines de la côté est, la cinéaste camerounaise s’est arrêtée à Troy, une ville située à quelques trois heures de route de New York City. A Troy, elle a présenté son documentaire L’amour dans la guerre au Sanctuaire pour la promotion des medias indépendants. Malgré la fatigue qu’elle ressentait après son passage à l’Université de Massachusetts (à Amherst), Osvalde Lewat-Hallade nous a accordé un entretien exclusif, dans lequel elle revient sur son passage du journalisme au cinéma, son œuvre, sa perception du cinéma, sa passion pour le film documentaire. Pour terminer, l’ancienne journaliste à Cameroon-Tribune nous a confié les meilleurs souvenirs qu’elle garde de Sembène Ousmane, disparu en juin 2007. Osvalde Lewat-Hallade, une cinéaste de la nouvelle génération, une grande battante dont l’œuvre mérite qu’on y accorde un peu plus d’attention.
« Sembène restera inoubliable, il est immense »
Pourquoi êtes-vous passée du journalisme au cinéma?
J’ai commencé à travailler comme journaliste. Je prenais du temps pour faire des enquêtes, pour rédiger mes articles. Je ressentais énormément de frustrations de voir dès le lendemain que mes articles étaient déjà dépassés. Un article de presse a une vie extrêmement courte. J’avais envie d’inscrire mon travail un peu plus dans le temps, dans la durée. Je voulais élargir mon audience et mes perspectives narratives. Il y a eu un concours organisé au Canada en 2000 pour former des réalisatrices africaines. J’ai postulé et j’ai été retenue.
En tant que cinéaste, quel a été votre premier film ?
J’ai réalisé en 2000 un premier documentaire intitulé Le calumet de l’espoir. C’est un film sur les Amérindiens. J’ai essayé dans ce film, de lutter contre les préjugés et de sortir les Amérindiens de toute cette image qui les stigmatisait comme des clochards, des personnes dépendantes financièrement des autres, incapables de s’assumer.
Pourquoi ce film sur des personnes qui semblent marginalisées ?
Même déjà en tant que journaliste, je ressentais cette envie de m’intéresser dans ma carrière aux personnes qui sont marginalisées et n’ont pas forcément l’opportunité de pouvoir s’exprimer. Après ce film sur les Amérindiens, j’ai réalisé un autre intitulé Itilga, ce qui veut dire la destinée dans une des langues camerounaises. Ce documentaire a porté sur deux jeunes camerounais, un rappeur et une femme qui joue au football. Les deux subissaient pas mal de préjugés et se battaient pour s’en sortir. Mon troisième documentaire Au-delà de la peine est l’histoire d’un Camerounais condamné à 4 ans de prison et qui a dû finalement passer 33 ans. Au moment où je rencontrais ce prisonnier, il passait déjà trente et un ans derrière les barreaux. Grace à mon équipe de tournage, nous avons pu le faire sortir de prison.
Vous êtes actuellement en tournée aux Etats-Unis et vous avez présenté le vendredi 22 février à Troy, dans l’Etat de New York, votre film L’amour pendant la guerre. Comment vous est venue l’idée de faire ce film sur la guerre au Congo-Zaïre ?
C’est de manière assez fortuite. J’ai rencontré Aziza, le personnage principal du film, quand je suis allée m’installer à Kinshasa avec ma famille. Les discussions que j’ai eues avec elle, m’ont permis de découvrir la tragédie que vivaient les femmes à l’est du Congo, et dont j’étais complètement ignorante. Elle m’a donc fait prendre conscience du drame qui se passait là-bas et j’ai voulu en parler.
Quel est le message que vous avez envie de véhiculer à travers ce film ?
Je ne sais pas si je me sens comme une messagère. Je me sens comme quelqu’un qui pose sa caméra. Cette caméra est comme un haut-parleur. Je crois que c’est aux personnes qui voient ce film, de pouvoir dégager le message qui leur parle. Cela est d’autant vrai que tout le monde ne regarde pas un film de la même manière. Mon envie profonde était de donner de la voix aux femmes de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), qui ont été violées durant la guerre. Mon envie était également de donner l’occasion à une femme comme Aziza (journaliste dans une radio privée à Bukavu), qui veut s’en sortir, reconstruire sa famille, dans un pays complètement détruit, partager un peu son espoir avec les autres, après six années de séparation forcée de son mari, resté coincé dans la capitale, Kinshasa. Je n’avais pas un message particulier à délivrer. J’avais des images à faire partager.
Comment le film Un amour pendant la guerre a été reçu quand vous l’aviez présenté à Kinshasa ?
Il a été très bien reçu. Mais entre les félicitations que vous recevez des personnes qui ont vu le film, qui sont membres du gouvernement, et ce qu’elles pensent réellement, il est souvent peu aisé de se faire une opinion concrète.
Il est vrai que vous n’aviez pas un message concret à véhiculer quand vous réalisiez le film. Néanmoins, pensez-vous qu’il a contribué à un changement dans la vie des personnes que vous avez interrogées ?
Oh oui. Indiscutablement. Après la projection du film, certaines femmes ont été aidées par la communauté expatriée au Congo. Plusieurs associations suédoises et françaises se sont intéressées aux conditions de vie de certains de mes personnages. Elles sont allées à l’Est de la RDC pour leur apporter de l’aide. Quand on ne peut pas aider tout le monde, je pense qu’il est important d’aider au moins une, deux, voire trois personnes. En le faisant, c’est déjà énorme. Ce film aura peut-être servi à cela. Il a été montré dans plusieurs pays dans le monde dont le Sénégal. Chaque fois qu’il est montré, je me dis que les gens en apprennent un peu plus sur la situation dramatique qui sévit dans l’est de la République démocratique du Congo.
Quel est l’accueil qui lui a été réservé dans les autres pays de l’Afrique où il a été projeté.
Un très bon accueil en général. Les gens étaient très choqués. Ils se sentaient parfois impuissants comme je me sens assez souvent, quand je fais des films et que je dois affronter les horreurs que certaines populations vivent au quotidien.
Vous venez de réaliser un autre film en 2007 dont le titre est Une affaire de Nègres. De quoi il est question ?
Ce film raconte l’histoire d’une unité spéciale au Cameroun qui s’appelle le commandement opérationnel. Cette unité spéciale a été mise en place en 2000 pour lutter contre le grand banditisme et qui est à l’origine de la disparition de plus d’un millier de personnes.
Apparemment vous avez fait le choix de faire des documentaires. Pourquoi ce choix ?
Je n’ai pas vraiment fait un choix. Je voulais raconter des histoires. Je faisais du journalisme, maintenant je réalise des documentaires. Je suis aussi tentée par la fiction. Je pense que ma démarche de base au départ est de raconter des histoires et trouver les meilleurs moyens de la raconter. Si je pense qu’un récit sera plus fort grâce à une fiction, peut-être que j’en ferai une fiction, puisque c’est qui me tente maintenant.
Comment votre travail est perçu en France où vous vivez actuellement ?
Mes films sont achetés par certaines chaînes de télévision françaises. Le tout dernier, Une affaire de nègres, a été acheté par France 5 qui va le montrer très prochainement. Je ne suis pas quelqu’un de prétentieux. Les films sont accueillis selon leur thématique. C’est vrai que je traite dans mes œuvres de thématiques surtout difficiles. Pour le moment, je fais des documentaires qui ne sortent pas dans les salles, mais qui ont reçu des prix dans des festivals en en France et au Canada.
Avez-vous des projets de films pour les mois à venir ?
Non. Actuellement, j’ai repris mes études à Sciences Po Paris. Je prépare un master en management culturel et je termine en 2009. Je n’ai malheureusement pas le temps de faire de nouveaux films.
Un roman en vue ?
Très très loin dans ma tête.
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire qu’il est dans le tréfonds du tréfonds de ma tête.
Peut-on vivre selon vous de son travail de cinéaste faisant des films sur les réalités africaines ?
Cela dépend de ce que vous voulez appeler vivre de son travail de cinéaste. C’est sûr qu’un parent préférerait que son enfant devienne avocat, médecin, pharmacien, que cinéaste. Il y en a qui vivent très bien de leur travail. Moi, j’en vis et cela me va. Mes films sont achetés et sont vus. Je n’ai pas trop à me plaindre.
Existe-t-il un cinéaste africain que vous admirez beaucoup et qui vous a peut-être mis indirectement sur les rails du cinéma aujourd’hui ?
Non, parce que j’ai eu une approche intuitive, instinctive, en venant faire du cinéma. Je n’ai pas fait une école classique de cinéma. Donc je n’avais pas vraiment de référent culturel en matière cinématographique. Aujourd’hui, il y a beaucoup de cinéastes africains que j’apprécie beaucoup. Mais en termes de modèle artistique, j’ai une approche un peu particulière.
Même si vous n’avez pas des approches similaires, quel est le cinéaste africain dont l’œuvre vous parle en quelque sorte ?
Le cinéaste africain pour qui j’ai beaucoup de respect, c’est Sembène Ousmane. J’ai vu plusieurs de ses films dont son tout dernier, Moolaadé. J’étais à Cannes en mai 2004 quand il était venu le présenter et qu’il a eu droit à dix minutes d’applaudissements de la part du public. Moolaadé est le film de Sembène que je garderai toujours gravé dans mon cœur. Parce que je trouve que pour quelqu’un qui filme à plus de quatre-vingts ans, il y a des scènes d’anthologie de cinéma. Je donnerai l’exemple de cette scène au cours de laquelle, on frappe Colle, le personnage principal, et que les autres femmes lui disent de ne pas tomber et de rester debout. Pour moi, toute la symbolique du combat que mènent les femmes, est résumée en quelques minutes à travers cette scène. Selon moi, Moolaadé est le plus fort de tous les films de Sembène.
S’il y a un mot ou une phrase, que diriez-vous pour qualifier Sembène Ousmane ?
Ce ne serait pas une phrase. Ce serait un mot et ce serait Grand. Pour moi, Sembène c’est Grand en toutes choses.
Sembene était en quelque sorte un monument ?
Ce n’est pas vraiment cela. Ou alors si vous voulez, vous pourrez remplacer Grand par Immense.
Selon vous, Sembène restera inoubliable pour son public ?
Je pense que Sembène restera inoubliable.
Quel est le message qu’il a cherché à faire passer à travers son œuvre de son vivant ?
C’est difficile de faire l’exégèse des pensées de Sembène. Néanmoins, ce que je ressens à travers son travail de romancier et de cinéaste, son parcours, le docker qu’il a été en France, est qu’il faut croire en ses rêves et que dans la vie tout est possible.
Vous avez eu l’occasion de le rencontrer à Cannes. Avez-vous une anecdote à partager avec le public à son sujet ?
Il m’appelait la petite Camerounaise. A Cannes, quand il a montré Moolaadé, il me confie « qu’ils n’arrêtent pas de dire qu’on est Vieux et qu’on fait des films qui sont dépassés. J’attends qu’ils fassent des films comme Moolaadé et qu’ils aient droit à dix minutes d’ovations de la part du public, comme c’est mon cas ». Je garderai de Sembène le souvenir de quelqu’un qui a eu un parcours courageux. La société africaine est tellement difficile, dure, que lorsqu’il y a quelqu’un qui par son parcours, son travail, sa démarche, nous donne de l’espoir, nous permet de rêver, nous permet de nous dire que c’est possible, cela n’a pas de prix. C’est pourquoi, je continuerai à employer le mot Immense pour qualifier Sembène Ousmane.

"Demain, le pire est encore possible"
Entretien d'Olivier Barlet avec Osvalde Lewat à propos de Une affaire de nègres, Africine.org, 26/06/2008


Osvalde Lewat © Antoine Tempe

Avec Une affaire de Nègres, est-ce la première fois que vous avez l'occasion de présenter un film au Festival de Cannes ?

C'est la première fois que j'ai le plaisir d'être ici pour un film. Je suis venue dans d'autres cadres par le passé, mais jamais avec un film. "Présenter un film" est peut-être un peu exagéré car il n'est ni en sélection officielle, ni en compétition, ni en section parallèle. Il est montré au Marché du Film et au Pavillon des cinémas du Sud. En soi, pour l'exposition du film, ce n'est pas inintéressant, mais très éloigné de ce que j'aurais pu espérer

Certes, mais même au marché professionnel où beaucoup de personnes s'intéressent aux films du Sud, Cannes reste une possibilité d'exposition.

Il est évident que toutes les cinématographies mondiales se retrouvent ici pendant quelques jours, et les acheteurs, les distributeurs, les vendeurs, les producteurs sont également là, ce qui constitue une exposition assez importante. Certes, les films d'Afrique ne sont pas sélectionnés, ils ne sont pas très visibles cette année à Cannes et le Marché du Film reste une opportunité de pouvoir les visionner.

À quoi attribuez-vous cette absence de films africains ?

En fait, votre question est une question récurrente. Je pense que ce questionnement sur l'absence des films africains est un vrai marronnier qui revient chaque année. Il me semble qu'il s'agit d'un problème général, à la fois lié à la qualité (il faut dire les choses telles qu'elles sont), et peut-être aussi à l'approche des sélectionneurs... Il me serait difficile de vous donner une vraie réponse, n'étant pas membre du Festival, sélectionneuse ou membre d'un jury. C'est difficile à dire, mais je pense qu'un problème global se pose. Les tropismes latino-américain et asiatique sont peut-être trop forts et l'heure de l'Afrique est peut-être passée. Il y a quelques années, on se souvient que le continent était représenté à Cannes. Sans doute la production a-t-elle aussi diminué. Je ne crois pas qu'il y ait une seule réponse. Certains en sont frustrés, d'autres malheureux mais ma logique est de penser que nous devons travailler davantage. Nous devons être mieux formés, être plus professionnels ; nos films doivent correspondre aux standards internationaux. Il faut, je pense, sortir de l'idée que c'est parce que nous sommes en Afrique, que nous sommes africains, qu'on pourrait abaisser pour nous les standards de sélection... J'ai entendu des sélectionneurs déclarer que les mêmes standards étaient appliqués pour tous les films. Mais même certains films africains de grandes factures ne sont pas pris ! C'est un grand paradoxe mais c'est comme ça.

Qu'est-ce qui vous a amenée au documentaire ? Pourquoi avoir choisi cette forme de film ?

J'ai commencé ma carrière professionnelle comme journaliste et je ressentais une véritable frustration de voir mes articles devenir désuets une fois publiés. Ils servaient parfois à emballer des beignets au Cameroun ! C'est en effet là-bas que je travaillais. Je voulais donc inscrire mon travail dans la durée. Le documentaire me permet de mettre en perspective les sujets qui m'intéressent et me touchent, de prendre le temps pour construire et surtout d'avoir une vraie prise de position, qui m'était impossible dans le journalisme. En effet, ce métier exige en principe neutralité et objectivité, et même si, dans le fond, ce n'est pas toujours le cas, il faut en donner au moins l'apparence. Le documentaire me permet d'avoir un vrai point de vue et de prendre le temps de faire les choses. Je me rends compte aujourd'hui que des films que j'ai faits il y a six ans sont encore montrés, projetés lors de festivals et passent encore sur des chaînes de télévision. Avec un article de presse ou un reportage télé, cela n'aurait pas été possible !

Avec quel film avez-vous commencé ?

J'ai commencé avec un film de 13 mn dont je parle peu et dont le titre "Upsa'yimoowin" est en cree, une langue amérindienne. En français, cela signifie "le calumet de l'espoir". C'est un tout petit film qui avait été fait pour la télévision canadienne. J'étais partie dans le cadre d'un programme appelé "Cap sur le Nord", qui formait au documentaire de jeunes femmes issues de pays du Sud. Je suis restée plusieurs mois au Canada et j'y ai fait ce premier film qui, déjà à l'époque, m'a positionnée comme documentariste. En effet, je me suis intéressée aux préjugés envers la communauté amérindienne et l'exclusion qui en découlait. Plus tard, les films que j'ai faits m'ont toujours ramenée à l'exclusion des autres.

Ensuite, j'ai réalisé des films pour le CIRTEF. Le premier documentaire que je considère avoir fait avec beaucoup plus de "liberté créatrice" s'appelle Au-delà de la peine. Il raconte l'histoire d'un prisonnier, condamné à quatre ans de prison et oublié pendant trente-trois ans dans les prisons camerounaises. Par la suite, j'ai réalisé Un amour pendant la guerre sur les femmes victimes de violences au Congo. J'ai vécu dans ce pays pendant trois ans. Enfin, Une affaire de Nègres est mon premier long-métrage documentaire.

Au-delà de la peine avait déjà bénéficié d'une certaine exposition à travers les festivals internationaux...

Oui, tout à fait, de même qu'Un amour pendant la guerre... Mais, au-delà de la démarche journalistique, mon dernier film me semble davantage me rapprocher de la démarche artistique. En effet, j'ai eu les moyens de le faire dans de meilleures conditions, j'ai eu un producteur en France, après avoir proposé mon projet à une dizaine de producteurs qui soit n'en voulaient pas, soit n'acceptaient le produit que sous certaines conditions. Par ailleurs, j'ai pu travailler dans des conditions professionnelles, une chaîne a préacheté le film... En fait, j'ai tout simplement bénéficié des conditions normales dans lesquelles un film doit être fait ! Cela explique que j'aie le sentiment qu'il s'agit là de mon premier vrai film.

Il est vrai que ce film travaille beaucoup l'écriture documentaire : vous avez toute une série de strates pour aborder le sujet. Il y a des victimes et des bourreaux assez contradictoires, et aussi, last but not least, les gens qui défendent les droits de l'Homme et qui sont eux-mêmes en danger. Vous livrez une vue générale de la problématique avec de véritables mises en scène, notamment pour ceux qui ont commis des crimes : cela fait penser à Rithy Panh et son S 21, ils rejouent la chose.

Je vais avancer un lieu commun : j'aime beaucoup Rithy Panh, comme de nombreuses personnes, je pense ! J'ai vu S 21, et lorsque j'ai tourné la scène avec le militaire qui mime les exécutions du commandement opérationnel, c'était sûrement dans mon inconscient. Quand j'ai revu le film, il m'est apparu évident que Rithy Panh m'avait inspiré cette scène. Pour revenir sur la construction du film, lorsque j'ai commencé ma recherche avant d'écrire, tout me semblait assez manichéen : d'un côté, il y avait des victimes et de l'autre, les bourreaux. Tout cela était tranché très clairement. Au fur et à mesure, pourtant, au bout d'un an, deux ans de recherches, j'ai commencé à nuancer mon point de vue sur la question. Les familles étaient arrêtées sur délation, les victimes ont donc pu être des bourreaux à certains moments. Les frontières manichéennes s'abolissaient. Le militaire qui est dans mon film me touche beaucoup : il paraît dénué de pitié et de sentiments humains, mais au fond, il est pour moi d'une certaine manière une victime aussi. Il est victime d'un système dans lequel il est entré. Je voulais aussi aller plus loin que la description à travers ce documentaire. Un drame s'est déroulé au Cameroun et il mène à cette réflexion sur la démocratie en Afrique, ces questionnements du type "où va-t-on ?", "a-t-on une vision de nos pays ?" Je m'inscris un peu en faux contre ce que j'appelle le déterminisme historique selon lequel nous sommes des victimes qui doivent absolument être aidées par les pays occidentaux. Lorsque j'ai montré le film à certains Africains, ils m'ont demandé : "Est-ce que tu vas le montrer en Europe, pour qu'ils nous aident à résoudre ça ?" J'ai répondu que non, que ce n'était pas ma démarche. En tant que cinéaste, ma démarche est de faire des films en Afrique avec des Africains, pour qu'ils soient conscients qu'ils sont comptables de leur destin. Il faut qu'ils cessent de se raccrocher à un passé même si c'est un passif relativement lourd à supporter. Nous devons essayer d'avancer. Pour moi, c'est un peu l'objet de ce film : nous devons dire qu'un drame s'est passé au Cameroun et que nous ne devons pas l'oublier. Nous devons revenir dessus et pouvoir en parler, nous devons essayer d'instaurer un minimum de justice qui nous permettrait de penser que dans dix ou quinze ans, nos pays ne vont pas tous sombrer comme d'autres pays voisins qui, finalement, reposaient sur des bases extrêmement fragiles. Aucun pays africain n'est à l'abri d'un basculement dans la violence ! Je parle des pays qui n'ont pas de démocratie telle qu'on peut la concevoir universellement, et non la démocratie tropicalisée qui est chez nous.

C'est donc un film qui s'inscrit de façon très personnelle. Le commentaire ne s'impose pas très longtemps mais il est là au départ. Vous faites acte de mémoire, mais bien que les faits se soient déroulés en 2000, la fin du film nous ramène en plein dans une actualité dramatique.

On ne va pas révéler la fin du film, quand même ! (rires)

Non, surtout pas ! C'est pour ça que je le dis de façon très allégorique. En tout cas, on est dans une véritable question qui est en fait un élargissement complet du sujet. C'est à cela que vous souhaitiez parvenir ?

Absolument. La fin de mon film est une vraie mise en perspective : je montre ce qui s'est passé mais surtout que peu de gens sont au courant et que ceux qui sont au courant estiment que ce n'est pas si grave que cela. On n'est donc pas à l'abri d'une récidive ! C'est ça qui, dans le film, est le plus tragique. Certes, il y a eu plus d'un millier de disparitions, il y a eu des morts, mais ce qui est violent, c'est surtout la fin du film, comme vous le disiez. On se dit que demain, le pire est encore possible... Dans mes autres films, je n'ai pas fait de voix off et n'en avais pas particulièrement envie. Je préférais montrer les faits de manière assez brute. Avec Une affaire de nègres, j'ai compris que ce sujet me venait réellement des tripes : je ressentais une impérieuse nécessité de présenter à ceux qui le verraient ma vision personnelle de ce qui s'était passé. Je voulais dire comment je l'avais vécu, ce que j'avais ressenti. C'était peut-être aussi une forme de catharsis car, au fond, j'ai culpabilisé. Je me suis demandée comment j'avais pu vivre là sans savoir... En fait, si ! Je savais, j'écoutais, je lisais la presse mais j'avais la même distance (et, il faut le dire, la même indifférence) que la majorité des gens. Je pense que cette voix off est cathartique.

Il y a dans le film quelque chose de très fort qui nous amène à la contradiction de la violence en Afrique. Le titre fait référence au cliché habituel, le continent des douleurs, des drames etc. Des "affaires de nègres" ! Avec le mot "nègre" et sa connotation réductrice. Suggérez-vous ainsi qu'il s'agit d'une violence importée par l'Histoire, qui se revit à travers les drames modernes ?

Je voulais un titre qui marque, pas forcément qui choque. J'emprunte cette expression à l'un de mes personnages, qui dit : "Mais ça n'intéresse personne : c'est une affaire de Noirs, une affaire de nègres..." Parfois, lorsque je regarde la télévision en Europe, je constate à quel point les drames occidentaux- fussent-ils de moindre ampleur- occupent l'écran. La moindre tragédie interpelle les uns et les autres, tout le monde essaie de s'impliquer. Avec ce titre-là j'ai voulu dire que c'était un drame de plus pour l'Afrique, un drame comme il y en a tant ! Je vais vous raconter une petite histoire. Un article est paru dans la presse nationale française au sujet de la version courte du film. J'ai vraiment éclaté de rire lorsque je l'ai lu car le journaliste a écrit : "Les disparus de Douala [titre de la version courte] : on y massacre des gens avec des machettes, on viole et on pille." J'ai trouvé cela très drôle et je me suis dit qu'il n'avait pas vu le film ! C'était vraiment une affaire de nègres, où forcément il y a des machettes, des pillages et des viols. Le regard sur l'Afrique a toujours été teinté de relativisme culturel, aujourd'hui cela se conjugue avec le relativisme juridique. Ce n'est pas le qualificatif colonial que j'emprunte en utilisant le mot "nègre", mais un qualificatif vraiment contemporain : même s'ils le pensent, les gens n'ont pas le courage de dire "nègre" mais ça se traduit dans les faits, dans le désintéressement.

Et dans l'imaginaire...

Absolument ! Nous sommes à l'ère du politiquement correct alors personne ne peut plus assumer ouvertement son rapport réel à l'altérité s'il n'est pas en conformité avec ce qui est attendu par la société. Il faut être consensuel même si dans l'imaginaire de certaines personnes les clichés continuent d'avoir la peau dure. En qu'en tant qu'Africaine, je peux employer certains mots sans me faire lapider alors je ne m'en suis pas privée ! Mais l'idée pour moi était aussi de dire aux Africains : "Regardez ce qui se passe chez nous ! ça va si mal que ça n'intéresse plus personne, même pas nous." Une affaire de nègres s'adresse donc aussi à nous.

Lorsqu'on fait du cinéma, on est toujours dans la question de la filiation, de la transmission. Par rapport aux autres travaux documentaires, comment vous situez-vous ?

Les premiers documentaires que j'ai vus étaient ceux de Chris Marker, Weizman, puis Depardon (dont j'ai vu tous les films), Rithy Panh (nous en avons parlé)... et enfin Patricio Guzmán. Ces deux dernières années, j'ai regardé le travail de Jean-Marie Teno, que j'aime beaucoup. Certains films comme Chef ont nourri ma réflexion cinématographique dans le documentaire. Samba Félix N'Diaye est pour moi le documentariste de l'Afrique ! J'ai vu ses films, notamment celui qu'il a fait sur le Rwanda. Mes inspirations viennent d'ici et de là ; j'aime aussi des documentaristes assez radicaux comme Chantal Akerman ou Omar Amiralay. Je regarde beaucoup de films documentaires.

Une affaire de Nègres parle plutôt d'un fait historique sur lequel vous faites une enquête. En revanche, pour les deux films précédents, Au-delà de la peine et Un amour après la guerre, s'agit-il de personnes rencontrées au hasard ?

C'était tout à fait au hasard ! J'ai besoin de sentir les choses, les gens et les sujets. Pour le prisonnier, j'étais encore journaliste et j'étais allée en prison afin de réaliser un reportage sur les condamnés à mort. C'est alors que quelqu'un m'en a parlé. J'aurais aimé filmer dans la durée avec lui, mais c'était impossible. Il était incarcéré depuis 31 ans. Avec mon équipe de production, nous nous sommes battus pour le faire sortir de prison et j'ai en fait filmé une demie journée en prison. On me demande souvent combien de temps j'ai mis pour faire ce film. J'ai tourné une demie journée ! Quand il est sorti ensuite, nous avons filmé un tout petit peu car il était épuisé, et il fallait qu'il se repose. Surtout, nous n'avions évidemment pas un budget exponentiel ! Ce fut pour moi une grande frustration car ces sujets et ces thématiques étaient très forts. J'aurais aimé prendre le temps (deux ou trois ans peut-être), mais j'ai finalement tourné assez vite et avec très peu de moyens. Je pense que cela se ressent parfois à l'image, et c'est une grande frustration. Par ailleurs, ce fut la même chose au Congo. J'y ai tourné en période d'instabilité. Je suis allée à l'est du pays où ça tirait, il y avait des milices (et il y en a encore). J'ai tourné avec une équipe des Nations Unies, avec des gendarmes, des militaires... Nous étions entourés pour filmer, on devait attendre plusieurs jours. Et là aussi, à la fin, nous étions frustrés du résultat car nous n'avons pas toujours pu aller vers la substantifique moelle, ce à quoi on aurait pu arriver en plusieurs mois de tournage. Avec Une affaire de nègres, ç'a été un peu différent car j'avais plus de temps.

Je n'ai pas tourné très longtemps mais j'ai eu davantage de temps en amont, et cela fait la différence.

Comment tournez-vous ? De combien de personnes se compose votre équipe ?

C'est assez variable. Généralement, je tourne mes films dans des périodes assez courtes, quatre à six semaines. Mon équipe se compose d'un chef opérateur, un assistant-réalisateur, un preneur de son et un ou deux assistants. Ce sont souvent des équipes plutôt importantes pour les documentaires, mais les sujets que je traitais l'exigeaient. En effet, il m'était difficile d'aller filmer caméra à l'épaule.

Dans quel format tournez-vous ?

J'ai tourné mon dernier film en HD, et les autres en Beta SP et Beta digital.

La HD permet une meilleure image !

Oh oui ! L'image HD est vraiment différente. Notre idée serait qu'il sorte en salle, et donc de le kinescoper en 35 mm. Je pense que nous allons faire cela le mois prochain. La HD est un tout autre univers, le rendu est forcément de meilleure qualité.

Comment le film est-il reçu ? Vous commencez à aligner les présentations de festival en festival... Quelle est la réaction sur le film ?

La première fois que je l'ai montré, c'était à Lussas. Pour la première fois, à la fin d'un de mes films, les gens ne sont pas venus me voir en pleurant pour me dire que tel personnage les avait émus. Les gens m'ont dit : "C'est un beau film". Pour moi, cette simple phrase valait toutes les récompenses et tous les prix !

C'est un film fort, effectivement !

Notamment en France, des personnes qui ont vu le film m'ont dit "Pour nous, il y a un vrai écho lorsque vous parlez de délation, lorsque vous évoquez le besoin de sécurité et les moyens mis en œuvre pour l'obtenir." Ce sont des sujets contemporains. Je me suis rendue aux Etats-Unis et au Canada avec le film. Dans ces deux pays, on sait que la délation est rémunérée... Chaque fois qu'il est montré, ce film trouve un écho. On ne peut pas faire l'unanimité, ce serait trop beau mais jusqu'à présent, pour son début de parcours, il est plutôt bien reçu.

Il existe une version de télévision de 52 minutes ainsi qu'une version longue d'environ une heure et demie. C'est un double produit, semblable à ce que l'on peut faire de nos jours et qui fonctionne assez bien...

Absolument, c'est un double produit. Pendant deux mois, nous avons monté le 52 minutes et l'avons livré à France 5 qui l'avait préacheté. Ensuite, un mois après, nous avons débuté le montage du long-métrage avec une monteuse de cinéma. Ce travail a duré trois mois, puis nous avons enchaîné sur la post-production durant plusieurs semaines chez Da Vinci. Ces deux films sont donc complètement différents, que ce soit dans l'économie ou dans la réalisation.

Cela permet finalement de balayer les choses assez largement ; on peut imaginer un DVD ensuite, etc.

Oui, j'imagine assez bien !

Pendant que nous sommes dans la perspective, avez-vous des sujets qui vous travaillent en ce moment ?

J'en ai plusieurs, et c'est horrible car je suis démangée ! J'écris tantôt trois phrases de l'un et tantôt trois phrases de l'autre... J'aimerais passer à la fiction, peut-être pour pouvoir exprimer au-delà du documentaire ma vision du monde, à travers le langage cinématographique. Je souhaiterais partager un peu plus ce qui me touche à titre personnel, comme les sujets de société, les sujets politiques ou liés à l'injustice. Je suis en train d'écrire un court-métrage ; un producteur m'a dit qu'il était intéressé donc j'espère passer à la fiction et tourner mon court-métrage l'an prochain. Et je suis actuellement en train de réaliser un autre documentaire.
Transcription : Thibaud Faguer-Redig

«Il était dans son délire, nous étions tétanisés»
Par CHRISTOPHE AYAD, Libération,  23/09/2009
Osvalde Lewat est une documentariste d’origine camerounaise. Une affaire de nègres est son sixième film.
Qu’est-ce que le Commandement opérationnel ?
C’est une unité spéciale des forces de l’ordre, mise en place en février 2000 par le chef de l’Etat camerounais pour combattre le grand banditisme à Douala. Il était urgent de lutter contre la délinquance, mais, très rapidement, il y a eu des exactions : on retrouvait des corps le matin, dans la rue. Cette unité a arrêté, exécuté des gens, essentiellement des innocents. Ça a duré un an. Les chiffrent varient mais pointent 1 000 à 1 500 morts et disparus. Au début, je regardais ça avec beaucoup de distance, comme beaucoup de Camerounais. Douala est une ville frondeuse et la presse exagère parfois. Il a fallu que je rencontre par hasard un homme, Richard, dont le fils avait été abattu sous ses yeux, pour que je cherche à comprendre ce qui s’était passé dans mon pays, qui n’est pas réputé pour être une dictature féroce.
Comment est venue l’idée d’un film ?
Les gens, quand ils voient qu’il y a encore un drame en Afrique, ils se disent : «Encore une affaire de nègres», pour reprendre le titre du film. J’ai voulu faire un film qui ait une portée plus universelle. Après tout, les dérives sécuritaires, l’impunité et l’injustice, ça existe partout. Depuis que le film a été primé dans des festivals, il a eu plus d’écho au Cameroun. Il n’a jamais pu y être diffusé, mais il est vendu sous le manteau, il circule.
Comment avez-vous approché les familles des victimes ?
J’ai fait trois ans de recherches avant de tourner. Je les ai vues régulièrement. Ce que je voulais, c’était donner à ces personnes la dignité qu’elles n’ont pas eue au procès, où elles ont été ridiculisées et humiliées. J’ai aussi voulu faire un film sobre. Le sujet est assez dur en soi.
Avez-vous rencontré des difficultés pour tourner ?
Ma famille est très proche du pouvoir en place au Cameroun. Elle n’a pas compris que je veuille faire ce film, pour elle, c’était un sujet dangereux. J’ai très rapidement senti qu’il fallait rester discrète. J’ai trouvé des financements au Canada et en France. J’ai rencontré les gens en cachette. J’ai tourné sans autorisation.
Le témoignage du militaire est saisissant. Il mime les exécutions sommaires. Cela lui est venu tout seul ? Avez-vous pensé à S21, de Rithy Panh ?
Rigobert n’est pas dans une posture de remords ou de regrets. Au début, je ne l’avais pas compris. Pour moi, il était évident qu’il avait accepté de parler par catharsis. Mais pendant le tournage, j’ai compris qu’il voulait que le Commandement opérationnel revienne. Quand il décrivait les scènes, ça restait abstrait. J’étais frustrée. Je l’ai donc mis en situation, dans un endroit désert, la nuit à la lueur des phares. Je lui ai dit «Raconte-moi», mais je n’avais pas imaginé qu’il allait rejouer la scène. Là, il est parti pendant un quart d’heure dans son délire. Nous étions tétanisés. La différence avec les bourreaux de S21 ou de Shoah [de Claude Lanzmann, ndlr], c’est que Rigobert est en manque.
Comment se fait-il que cette affaire ait eu aussi peu d’écho à l’étranger ?
La communauté internationale a un fonctionnement à deux vitesses. Je ne pense pas que le Cameroun doive attendre son salut de la France, mais il est clair que si ce drame s’était déroulé ailleurs, en Europe par exemple, il aurait eu beaucoup plus d’écho. L’Occident s’est mobilisé sur les exactions de Mugabe au Zimbabwe lorsqu’il a exproprié les fermiers blancs. L’identification était plus facile. D’ailleurs, le Commandement opérationnel a été mis en place après l’assassinat d’un Français à Douala. Quant au Cameroun, il n’y a pas beaucoup de conscience citoyenne. La population doit se battre pour sa survie. Elle s’est mobilisée politiquement au début des années 90 et a été matraquée. Il y a un renoncement. Le Commandement opérationnel a aussi été nourri par la délation.
Lors d’un micro-trottoir, la majorité des gens se prononcent pour un retour du Commandement opérationnel. C’est désespérant… Il y a un vrai problème d’insécurité, mais tant que les gens ne sont pas personnellement touchés, ils ne se sentent pas concernés par les exactions. Ce qui s’est passé est un reflet du pays. Tout comme en France, les gens ont voté pour plus de répression, plus de sécurité.
Osvalde Lewat: «J'ai posé un acte citoyen»
La cinéaste répond aux questions d’internautes : http://www.liberation.fr/cinema/1201189-cinema-une-affaire-de-negres