survielero

survielero
Blog régional de l'association Survie (Aude, Gard, Hérault,Lozère,Pyrénées-orientales)
Affichage des articles dont le libellé est Indépendance. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Indépendance. Afficher tous les articles

mercredi 30 juin 2010

Patrice Emery Lumumba (1925-1961)

Discours du 30 Juin 1960, jour de l'indépendance du Congo

Patrice Emery Lumumba aura été une étoile filante dans le ciel  de l’Afrique à peine indépendante. ةlu Premier ministre en 1960, destitué quatre mois plus tard, il est assassiné le 17 janvier 1961, suite à un complot mêlant la puissance coloniale belge, la CIA et les services secrets français. Ce que toutes ces puissances ne lui pardonnaient pas, c’était de vouloir rompre avec le colonialisme qui, au Congo, fut particulièrement féroce. Patrice Lumumba a scellé son destin le jour même de l’Indépendance, par son discours, non prévu. En disant la vérité du colonialisme, il se condamnait à mort.
Le 30 juin 1960, jour de l'indépendance du Congo, le Palais de la Nation à Léopoldville (l'actuelle Kinshasa) reçoit les membres de la famille royale belge dont le roi Baudoin 1er, des représentants du gouvernement belge, des administrateurs coloniaux, le parlement congolais, la presse internationale pour célébrer cette nouvelle ère pour le Congo.  L'évènement est radiodiffusé dans tout le pays et couvert par la presse internationale. La foule s'amasse devant le Palais de la Nation pour assister à un évènement historique. Le protocole voulait que le roi Baudoin puis le président Kasavubu fassent un discours pour l'indépendance du Congo mais le Premier ministre Lumumba élu par le parlement ne l'entendit pas de cette oreille.
Le discours du roi des Belges, Baudoin 1er, fut un discours de légitimation de la colonisation, une véritable apologie de l'oeuvre du roi Léopold II.  
 "L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'oeuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique"
Il sonnait aux oreilles des nationalistes congolais comme une insulte à la mémoire des millions de morts générés par la politique monstrueuse du roi Lépold II, grand-oncle du roi Baudoin. "Pour caractériser le colonialisme léopoldien, les sources les plus diverses utilisaient les notions et les concepts les plus évocateurs pour l'époque, curse ("malédiction"), slave state ("Etat esclavagiste"), rubber slavery ("esclavage du caoutchouc"), crime, pillage...Aujourd'hui on n'hésite plus à parler de génocide et d'holocauste" (Elikia M'Bokolo, Le livre noir du colonialisme. XVIè-XXIè siècle : de l'extermination à la repentance, p.434). On peut d'ailleurs pour évaluer l'ampleur de la monstruosité coloniale au Congo sous Léopold II consulter de nombreuses références* . Un documentaire britannique intitulé « Le Roi blanc, le caoutchouc rouge, la mort noire »   réalisé par Mark Dummett et produit par la BBC a suscité les foudres de la maison royale et du ministre des affaires étrangères Louis Michel lors de sa diffusion sur la RTBF le 8 avril 2004. Le passage incriminé était un commentaire faisant le parallèle entre la colonisation de Léopold II et le génocide hitlérien. Même si bon nombre de ces enquêtes sont postérieures à 1960, ni la Belgique, ni les Congolais ne pouvaient ignorer le cataclysme pour le Congo que fut le règne de Léopold II. Les travaux de l'avocat afro-américain George Washington Williams, du missionnaire afro-américain William Shepperd, du journaliste britannique Edmund Dene Morel, du consul britannique Roger Casement, du premier mouvement des droits de l'homme (Anti-Slavery International) furent à l'origine d'une commission d'enquête belge instituée par décret le 23 juillet 1904 et dont les témoignages ne furent pas publiés. Cette commission fut relayée par une de nombreux articles dans la presse et par une abondante littérature dont les fleurons les plus célèbres sont Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad (1905) et The crime of the Congo (1909) de Sir Arthur Conan Doyle.
Le discours de Baudoin Ier en faisant l'apologie de son grand oncle et de l'oeuvre coloniale apparaît pour les colonisés comme un discours de légitimation des nombreuses humiliations et discrimination qui ont jalonné la colonisaton : arrestations arbitraires, exécutions sommaires, répressions sanglantes, spoliations et expropriations... En juin 1960, aucun Noir ne dépassait le grade de sergent-chef dans la Force Publique (force coloniale belge), et le dérisoire statut "d'évolué", censé couronner les efforts d'assimilation des indigènes, concerne à peine un millier de Congolais sur treize millions.
Baudoin Ier :
"Ne compromettez pas l'avenir par des réformes hâtives, et ne remplacez pas les organismes que vous remet  la Belgique, tant que vous n'êtes pas certains de pouvoir faire mieux...N'ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes prêts à rester à vos côtés pour vous aider de nos conseils, pour former avec vous les techniciens et les fonctionnaires dont vous aurez besoin."
Au discours pro-colonial du roi Baudoin répondra le discours officiel insignifiant du président du parlement, Joseph Kasavubu qui remercie le roi et en appelle à Dieu : "...Dans une attitude de profonde humilité j'ai demandé à Dieu qu'il protège notre peuple et qu'il éclaire tous ses dirigeants...".
Puis il y eut l'allocution non annoncée du Premier Ministre Patrice Emery Lumumba à la grande surprise du gouvernement belge et de la maison royale. Son discours, pour les Congolais, fut libérateur  de tant d'humiliations, de brimades et de crimes contre l'humanité subis et jamais dénoncés publiquement. Il fut interrompu à huit reprises par les applaudissements de la foule  et son discours fut couronné par une véritable ovation tandis que le roi Baudoin devint livide selon nombre d'observateurs. Lumumba intervint immédiatement après l'allocution du président congolais. C'est Joseph Kasongo, le président de la chambre des représentants qui donna la parole au Premier ministre à la grande stupéfaction du gouvernement Eyskens et du roi. Aucun des spectateurs de cette journée n'avait eu le projet de texte de Lumumba, ni la presse, ni les Belges, ni les Congolais. Jean Van Lierde, ami belge de Lumumba, raconte comment il a vu Lumumba corriger son texte durant l'allocution du roi Baudoin et du président Kasavubu. C'est le contenu du discours qui va sceller le sort de Lumumba et montrer au monde entier de quelles valeurs, de quelle idéologie politique il était trempé. Pour la première fois, un "nègre" devenu le plus haut responsable du gouvernement congolais, révèle au monde entier le sort que les colonisés ont subi sous le joug colonial au Congo. Comble du déshonneur, il ne s'adresse ni au roi, ni au gouvernement belge mais aux Conglais, reléguant les anciens colons au rôle de spectateurs :

Ce portrait de Lumuba, commandé au peintre Bernard Safran pour orner la couverure du TIME MAGAZINE du 22 août 1960, ne parut jamais, car il fut remplacé au dernier moment par un portrait de Dag Hamarskjِld, le Secrétaire général de l'ONU, qui venait de mourir dans un accident d'avion, resté inexpliqué à ce jour, au...Congo


Discours du 30 Juin 1960


Congolais et Congolaises,
Combattants de l'Indépendance aujourd'hui victorieux, Je vous salue au nom du gouvernement congolais.
 A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffablement gravée dans vos coeurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l'histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.
Car cette Indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise (applaudissements), une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.
Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.
Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers.
Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu'à un Noir on disait "tu", non certes comme à un ami, mais parce que le "vous" honorable était réservé aux seuls Blancs ?
Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un Blanc ou d'un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces de relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même. Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs ; qu'un Noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu'un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe.
Qui oubliera enfin les fusillades dont périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'une justice d'oppression et d'exploitation ? (Applaudissements.)
Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert.
Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, « Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre coeur de l'oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. »
La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants.
Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur.
Nous allons établir ensemble la Justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. (Applaudissements).
Nous allons montrer au monde ce que peut faire l'homme noir quand il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l'Afrique tout entière.
Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d'autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles.
Nous allons mettre fin à l'oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens puissent jouir pleinement des libertés fondamentales prévues dans la déclaration des Droits de l'Homme. (Applaudissements.)
Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu'elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudra sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays.
Nous allons faire régner, non pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cœurs et des bonnes volontés. (Applaudissements.)
Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter, non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l'assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque jour qu'elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique, quelle qu'elle soit.  (Applaudissements.)
Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l'histoire, n'a pas essayé de s'opposer à notre indépendance est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d'être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants. Cette coopération, j'en suis sûr, sera profitable aux deux pays. De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis.
Ainsi, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, le Congo nouveau, notre chère République que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m'aider de toutes vos forces.
Je vous demande à tous d'oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l'étranger.
Je demande à la minorité parlementaire d'aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques.
Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise.
Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République ; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays.
L'Indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent Africain.  (Applaudissements.)
Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de race, mes frères de lutte, ce que j'ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre Indépendance complète et souveraine.  (Applaudissements.)
Notre gouvernement, fort, national, populaire sera le salut de ce pays. J'invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique.
Hommage aux combattants de la liberté nationale !
Vive l'Indépendance de l'Unité Africaine !
Vive le Congo indépendant et souverain !  (Applaudissements prolongés.)

À voir et à entendre
“Africa will write its own history… » Conflict rages in the  Congo ! (English, 9’56”)
Vie et mort de Patrice Lumumba (une émission « M. X »sur France-Inter avec des images des actualités télévisées sur le Congo d’aujourd’hui) : 1ère partie, 9’57 , 2ème partie, 9’57 

Lumumba, le "Casus Belli", 3’58” (avec un extrait du discours du 30 juin 1960 et le récit de Jean Van Lierde, ami belge de Lumumba sur cette journée)

Lumumba, the plot, 3’58” : « Sa destitution devient notre objectif principal » (message de la CIA)




La bestialidad del imperialismo, discurso de Ernesto Che Guevara antes las Naciones Unidas el 11 de diciembre de 1964, sobre l’imperialismo, Argelia, Vietnam, Congo y Lumumba (“Bajo la bandera de Naciones Unidas fue asesinado Lumumba”), en espaٌol con sottotitoli italiani, 5’12''

“Lumumba a choisi le mauvais camp : il était…plus ou moins…communiste » : 17 janvier 1961 : L’assassinat de Lumumba, une mort de style colonial, documentaire de Michel Noll (2001) , 52’
Et enfin, le fameux Indépendance ChaCha, de l’incomparable musicien Joseph Kabasele, alias Grand Kallé, qui fournit la musique de fond de cette époque de grands bouleversements.

mercredi 7 avril 2010

Elikia M’ Bokolo, historien, écrivain et journaliste congolais : « Si les Voltaïques ne s’étaient pas battus, il n’y aurait pas de Burkina Faso aujourd’hui »

Interview réalisée par Mahamadi TIEGNA (camerlingue78@yahoo.fr), Sidwaya, 23/3/2010
Il est connu pour être un justicier en ce qui concerne la mémoire du continent africain. Issue d’une famille indépendantiste, son parcours professionnel se confond avec celle d’une Afrique en proie à la lutte pour son émancipation, lui qui est devenu historien après avoir assisté à un discours de son compatriote Patrice Lumumba. Actuellement professeur à l’institut des sciences et techniques humaines à Paris, pour ne citer qu’une de ses multiples casquettes, Elikia M’Bokolo, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire coloniale du continent. Présent à Bobo-Dioulasso dans le cadre du lancement du cinquantenaire du Burkina Faso, il aborde dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, quelques aspects des indépendances.

Sidwaya (S.) : Quels souvenirs l’historien spécialiste de l’Afrique que vous êtes, garde des années d’indépendance ?

Pr. Elikia M’Bokolo (P.E.B.) : A l’époque, j’avais 15 ans, j’étais en classe de 5e et je me rappelle précisément de ce qui s’est passé. Nous avions des positions anticolonialistes et donc, étions pour l’indépendance.

Je me souviens qu’il y avait un jeu radiophonique où on posait des questions sur la nationalité des habitants des pays africains nouvellement indépendants. Lorsqu’on a demandé à quelqu’un comment est-ce qu’on appelait les habitants de Madagascar, il n’avait pas la réponse. Nous étions contents de la savoir et de lui souffler à l’oreille : « Malgaches … Malgaches ».

En tant qu’étudiants, nous nous réjouissions de devenir après nos études, des magistrats, des médecins dans nos pays respectifs. Mais quelque chose s’est passé et dont on ne parle pas assez : juste avant les indépendances, la France, puissance coloniale, a signé des accords de coopération avec les Etats. Ces accords ont été faits au détriment des pays nouvellement indépendants car ils ont été signés entre un Etat souverain la France et des Etats africains qui ne l’étaient pas encore.

Au départ du colon, une élite parasitaire s’est constituée pour perpétuer en réalité, les intérêts de l’ancienne puissance coloniale. Au Congo- Brazzaville par exemple, où le pétrole coulait à flot, j’ai vu des gens envoyer leurs vêtements par avion à Paris au pressing. S. : Est-ce que cette situation suffisait à expliquer les problèmes que bon nombre de pays africains ont connus par la suite ?

P.E.B. : On avait créé entre 1960 et 1963, des blocs d’Etats. Il y avait un climat tout à fait exceptionnel. Pour les deux Congo par exemple, on traversait le fleuve d’un côté à l’autre sans visa. Aujourd’hui, il faut un visa. Quand je vois comment des amis sénégalais, dahoméens ou voltaïques ont vécu en Côte d’Ivoire dans les années 60 et 63, on sentait que c’était possible.

En ce moment-là, les plus avancés, c’est-à-dire Kwamé N’Krumah mais aussi Senghor, ont proposé d’aller un peu plus avant vers l’unité en se disant qu’ensemble, on est encore plus fort que chacun de son côté. Vous savez que ça n’a pas marché parce qu’en 1963, c’est le camp de Félix Houphouët-Boigny, des Gabonais, des Congo brazzavillois qui l’ont emporté. Dès ce moment-là, nous avons commencé à accumuler des échecs.

Il y a une chose dont on ne parle pas assez, mais qui est quand même significatif : un sommet extraordinaire de l’OUA a eu lieu en 1965 à Accra. Au cours de ce sommet, Kwamé N’Krumah et plusieurs chefs d’Etat africains ont protesté contre le fait que les Blancs de Rhodésie, aujourd’hui Zimbabwe, ont décidé de proclamer l’indépendance de la Rhodésie.

N’Krumah a dit que l’Angleterre qui était la puissance colonisatrice devrait régler ce problème, et que si dans 90 jours, le problème n’était pas réglé, les Etats africains allaient constituer une armée pour envahir la Rhodésie. Si nous avions fait cela, l’Afrique du Sud aurait été débarrassée de l’apartheid en ce moment-là. Mais à Accra, les Etats membres de l’OCAM (NDLR : Organisation commune africaine et malgache), donc les Etats francophones, ont boycotté le sommet. Du coup, les Etats dits progressistes se sont retrouvés seuls.

Ils étaient trois : le Ghana, la Tanzanie et la Zambie. L’armée africaine n’existait pas par conséquent. Dès lors, lorsque la guerre du Biafra nous est tombée dessus, nous n’étions pas capables de répondre. Idem pour les guerres du Congo, le génocide du Rwanda et les guerres actuelles. Ça c’est une faute commise par les Africains. Une autre faute l’a été, sur le plan de l’intégration africaine et elle nous poursuit jusqu’aujourd’hui.

A ce sujet, Kwamé N’krumah expliquait aux Africains ce qui n’allait pas. Lui-même avait une discipline personnelle très stricte. Une fois par semaine, il s’astreignait à faire un jeûne. Il disait ceci et je suis désolé de le dire aussi brutalement : « Vous autres dirigeants africains, vous mangez trop, vous buvez trop, vous dormez trop, vous avez trop souvent des relations avec de trop nombreuses femmes ». Il disait que ça ne va pas. Je crois qu’il a raison.

Si vous regardez à cette époque mise en scène par les cinéastes et les romanciers, les hommes d’Etat ne travaillaient pas : ils étaient tout le temps dans les avions, dans les cocktails…Mais je crois que c’est une chose qui commence à changer avec la génération actuelle composée de gens qui bossent. Nous avons des responsabilités politiques et psychologiques par rapport à la gestion des indépendances.

S. : On évoque aussi l’implication de la France dans la commémoration des indépendances africaines. Si implication il y a, quelle lecture en faites-vous ?

P.E.B. : Il y a bien une implication de la France et j’avoue que pour certains d’entre nous historiens, ça pose un problème. On ne sait pas exactement ce que la France veut. Parce ce qu’il y a 5 ans, c’était la droite qui était au pouvoir à l’Elysée, à Matignon et à l’Assemblée nationale en France.

Les députés de droite avaient voté une loi disant que la colonisation a été une chose positive et que dans les écoles, on doit enseigner ses effets positifs. Nous autres historiens noirs comme blancs, avions vigoureusement protesté contre cette affaire en disant que ce n’est pas une vérité établie et que ce qui compte, ce n’est pas l’opinion que les Français ont de la colonisation, mais ce que les Africains de l’époque ont pensé de la colonisation… Ils ont refusé la colonisation, et demandé l’indépendance. Du coup la question, c’est : Qu’est-ce que la France veut fêter aujourd’hui ? Est-ce qu’ils veulent fêter l’indépendance ? L’indépendance, c’est nous qui l’avons obtenue.

Ce n’est pas la France qui nous l’a donnée. Ce qui est encore plus curieux, c’est qu’ils veulent fêter l’indépendance à Paris, alors qu’on pourrait imaginer que des délégués français viennent célébrer l’indépendance en Afrique. Par exemple nous au Congo, avons obtenu que le roi des Belges vienne à Kinshasa.

Mais que des contingents militaires africains, des députés, des ministres aillent à Paris, ça fait quand même un peu bizarre ! C’est un peu comme en 1919, 1920 ou 1947, quand on invitait les tirailleurs sénégalais à Paris pour célébrer ! Donc je suis un peu perplexe. En plus, le 14- Juillet 2010 va tomber avant la commémoration des indépendances. D’une certaine manière, la France nous vole le bénéfice du cinquantenaire, car on va la fêter d’abord à Paris et ensuite, dans nos pays.

C’est quand même un petit problème qui est délicat. J’imagine que le moment venu, nous aurons les discours qui vont nous expliquer ce qui se passe. Beaucoup d’historiens français comme africains sont surpris par la manière dont les choses sont en train de se passer, d’autant plus que le président de la République qui va célébrer cette manifestation du 14 Juillet est le même qui a dit à Dakar que l’homme noir n’était pas dans l’histoire. Il y a une contradiction du côté de la France et je pense nous Africains n’avons pas exigé des clarifications avant d’accepter.

S . : Avez-vous un point de vue personnel sur ce sujet ?

P.E.B. : Mon point de vue personnel est que je n’irai pas à Paris pour la célébration de nos indépendances. D’ailleurs, je serai à Kinshasa et les choses seront claires.

S. : Le Burkina Faso, à l’instar d’autres pays du continent, s’apprête à célébrer en grande pompe, son cinquantenaire. D’aucuns disent qu’on devrait plutôt faire profil bas au regard du bilan des 50 ans passés. Qu’en dites-vous ?

P.E.B. : Je suis d’accord avec le gouvernement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis honoré d’être là sur invitation du ministre de la Culture. On ne va pas fêter le bilan des indépendances. On va fêter ce qui s’est passé il y a 50 ans. Vous voyez que dans le programme qui a été adopté, c’est « cinquante ans : souvenir et espérance ». Nous allons fêter en nous souvenant, mais nous devons aussi construire l’espérance. Pour cela, ce qui va commencer demain (NDLR : 20 mars, date de lancement officiel des activités du cinquantenaire) va se poursuivre.

On sait qu’il y aura des analyses, secteur par secteur, de ce qui a marché, de ce qui ne l’a pas été, pourquoi ça n’a pas marché et qu’est-ce qu’on doit faire pour que les choses aillent de l’avant, d’une manière positive. Il faut bien voir que nos Etats sont très hétérogènes. Il y a des traditions, des historicités différentes, même si nous avons aussi des points en commun.

En Afrique de l’Ouest, vous avez la chance d’avoir la parenté à plaisanterie qui permet d’atténuer les conflits et les litiges sociaux. Nous devons célébrer les victoires que nous avons gagnées ensemble. Or au Burkina, c’est ensemble que le peuple a gagné l’indépendance. Que tous les ans, on fasse une petite fête, d’accord ! Mais 50 ans, c’est normal qu’on fasse quelque chose d’un peu plus important.

S : Quelle est votre appréciation, justement, du thème du cinquantenaire de l’indépendance du Burkina Faso : « 50 ans de construction d’une nation : souvenir et espérance » ?

P.E.B. : Le souvenir est très important. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes burkinabè ne connaissent pas leur histoire. Ils ne savent pas notamment que si les Voltaïques de l’époque ne s’étaient pas battus, il n’y aurait pas de Burkina Faso aujourd’hui. Les colonisateurs n’étaient pas des sentimentaux. A cette époque, les Noirs, ça comptait pour zéro.

Ce qui intéressait les Blancs, c’était la matière première et la force physique. Et comme au Burkina on disait que le peuple voltaïque, le peuple mossi est très fécond, ingénieux, industrieux, travailleur, et comme la Côte d’Ivoire, le Niger et le Soudan avaient besoin de main-d’œuvre, ils ont décidé purement et simplement de rayer la Haute-Volta de la carte. Le souvenir de l’indépendance, c’est le souvenir de ce qu’on a failli ne pas exister aujourd’hui.

S : Et que dire de l’autre aspect du thème, c’est-à-dire l’espérance ?

P.E.B. : L’espérance est une vertu comme on dit dans les religions révélées. Les vertus sont telles que quand vous en avez une, vous avez toutes les autres. Si vous avez l’espérance, ça veut dire que vous avez la foi, le courage, la volonté, l’honnêteté, l’intelligence. Donc espérer, ce n’est pas seulement être assis en rêvant d’un lendemain meilleur.

C’est de se demander ce que nous devons faire aujourd’hui pour que dans cinquante ans, nos enfants, nos petits enfants, en regardant derrière disent qu’ils ont bien avancé. Il y a là une sorte de volontarisme qui me semble très positif. Je crois que c’est important que ce soit dit dans le logo du cinquantenaire.

S : Au regard du bilan des cinquante ans passés, y a-t-il des raisons d’espérer ?

P.E.B. : Oui ! J’étais jeune étudiant dans les années 60. Je peux vous dire qu’il y avait plusieurs pays africains qui désespéraient, parce que les choses allaient mal. La Haute-Volta et le Dahomey sont deux de ces pays. On avait l’impression par exemple qu’en Haute-Volta, il y avait tout le temps des coups d’Etat. Quel untel ne s’entendait pas avec untel.

Qu’est-ce qui se passe ! L’une des choses qu’on a gagné, c’est l’unité de la nation qui est là. On aurait pu envisager qu’une partie du territoire proclame son autonomie, que l’autre aussi en fasse de même, et que ça éclate. En plus, le peuple n’arrête pas aujourd’hui de se battre pour vivre, parce qu’on ne veut pas être assis et attendre que les choses se passent.

C’est un peuple travailleur qu’on voit au Burkina et c’est reconnu par tous. Nous avons vu sur la route des femmes, des mères de famille pousser des bicyclettes avec des charges de bois énormes. C’est un peuple qui s’investit au quotidien économiquement mais aussi politiquement, en cherchant à arriver à un régime qui le satisfasse : une démocratie avec transparence des pouvoirs, responsabilité des gouvernants, élections libres.

Il y a une autre chose que les Burkinabè ne mesurent peut-être pas assez : la stabilité. Lorsque la guerre a commencé en Côte d’Ivoire, certains Ivoiriens ont applaudi au début. On leur a dit attention, on sait comment on met le doigt dans l’engrenage de la guerre civile, mais on ne sait pas comment on en sort. Si vous mettez la main dedans, vous en avez au moins pour dix ans : nous sommes dans les dix ans.

Or, le Burkina, cahin-caha, a préservé sa paix et de nos jours, si vous regardez sur la scène africaine, il y a un certain nombre de pays qui sont recherchés parce qu’ils ont la paix à l’intérieur et ont fini par savoir comment aider les autres à organiser la paix chez eux.

Il y avait le Gabon qui est devenu un grand pays de la médiation en Afrique centrale. En Afrique de l’Ouest, il y a le Burkina Faso. Et c’est très étonnant de voir que le rôle de médiateur du Burkina est plus important que celui du Sénégal, du Ghana ou même du Nigeria. Un pays qui a préservé son unité, dont les citoyens se battent au quotidien pour l’économie et qui a une visibilité internationale … ce n’est pas peu, mais beaucoup en 50 ans dans lesquels il y a évidemment des drames aussi.

S. : Vous avez eu à développer le thème de la création, de la dissolution et de la reconstitution du Burkina Faso au cours du premier panel. Que faut-il en retenir de plus important ?

P.E.B. : Il y a deux aspects. Le premier est une réponse au fameux discours de Dakar, un rappel de comment le colonisateur jonglait avec l’Afrique comme on joue au loto ou aux cartes, alors qu’il s’agissait de peuples entiers. Le deuxième point développé est relatif à un peuple voltaïque qui a su combattre les prélèvements forcés de la main- d’œuvre, des impôts. C’est cela qui a obligé le colonisateur à rétablir la Haute-Volta dans ses frontières et à faire en sorte que le Burkina Faso soit vivant aujourd’hui.

S. : Vous inscrivez-vous dans la logique des clivages entre afro-pessimistes et afro-optimistes au sujet du développement du continent ?
P.E.B. : Ces clivages ne sont pas très intelligents. L’afro-pessimisme par rapport à l’histoire d’un peuple n’a pas de sens. L’Afrique, c’était 500 millions d’habitants. Aujourd’hui, nous sommes plus d’un milliard.

Pensez-vous que si les Africains ne croyaient pas en leur avenir, ils auraient fait des enfants ? Si nous continuons à nous reproduire c’est que nous avons foi en l’avenir. La deuxième chose, c’est qu’en tant qu’historien, je dirais que l’histoire ce n’est pas seulement le passé. Le présent aussi, c’est de l’histoire. Dire également que je suis optimiste n’a pas de sens car un historien est optimiste par définition.

L’histoire, ce sont les peuples qui la produisent et l’histoire ne s’arrête jamais. L’Afrique de 2010 est en train de construire celle de 2011 qui construira celle de 2012… L’afro pessimisme, je pourrais le concevoir pour des intellectuels fatigués de l’Europe, l’Occidentant. J’ai du mal à le comprendre pour les intellectuels africains.

Relations tumultueuses entre la France et le Sénégal

par Philippe Bernard, Le Monde, 3/4/2010

Alors que le Sénégal fête, dimanche 4 avril, le cinquantenaire de son accession à l'indépendance, son président, Abdoulaye Wade, tente de transformer en victoire patriotique sur l'ancien colonisateur la décision de la France de fermer en quasi-totalité sa base militaire de Dakar. La tension franco-sénégalaise, perceptible depuis plusieurs semaines, a pris, samedi, les allures d'une crise ouverte autour d'un certain nombre de symboles.

Le président sénégalais, Abdoulaye Wade, le 4 avril 2010 à Dakar.
M. Wade, lors de son traditionnel discours prononcé à la veille de la fête nationale, devait annoncer solennellement que son pays "reprend à partir de zéro heure", dimanche, les implantations "qui avaient été consenties à la France" au lendemain de l'indépendance. Dans un entretien enregistré à Dakar pour l'émission "Internationales" réalisée en partenariat par TV5, Radio France internationale et Le Monde et diffusée dimanche, M. Wade présente cette décision comme un acte de souveraineté. Il manifeste aussi sa mauvaise humeur à l'égard de Nicolas Sarkozy qui, en 2008 au Cap (Afrique du Sud), avait annoncé que la France n'avait "pas vocation à maintenir indéfiniment" des bases militaires en Afrique. "Les bases sont chez nous. Il aurait dû nous en parler d'abord", proteste M. Wade.
Cette décision unilatérale semble destinée à marquer l'esprit des chefs d'Etat africains réunis à Dakar à l'occasion de l'inauguration du monument pour la Renaissance africaine. Elle embarrasse la France.
Paris n'apprécie guère de se voir traité à la manière d'un occupant dont le Sénégal se libérerait, alors que l'existence de la base de Dakar résulte d'un accord de coopération bilatéral renégocié en 1974. Une négociation en cas de restitution est prévue dans les clauses.
"Abominable colonisateur"
M. Wade avait prévenu son homologue français de son annonce. Dans une lettre adressée à M. Sarkozy, mercredi 31 mars, le chef de l'Etat sénégalais précisait qu'il examinerait "avec la plus grande attention" les demandes de la France, qui souhaite réduire ses effectifs à Dakar de 1 200 à 300 hommes.
M. Sarkozy a, en quelque sorte, répondu, vendredi, à M. Wade dans un message "à l'occasion de la fête nationale". Le président français indique que c'est à son initiative que la renégociation de l'accord de 1974 a été entreprise. Il appelle de ses voeux une relation "plus résolument partenariale". "La France a ouvert la concertation sur ce sujet. Cela ne peut pas être présenté comme une victoire sur l'abominable colonisateur", soutient Jean-Christophe Rufin, ambassadeur de France au Sénégal.
Jusqu'à très récemment, M. Wade n'avait jamais manifesté la volonté de voir partir les Français. La "présence française ne me gêne pas si elle est utile pour la France", déclarait-il en 2008 au Nouvel Observateur. Mais en février, le président sénégalais avait pris de court M. Sarkozy en annonçant la fermeture de la base. Le Sénégal faisait de la restitution des terrains utilisés par les Français un préalable à la renégociation de l'accord de 1974. Paris souhaitait un examen conjoint des deux questions.
Depuis lors, les motivations d'ordre foncier du chef de l'exécutif sénégalais se sont précisées. Alors que la France a décidé de ne conserver qu'une seule base en Afrique de l'Ouest (Libreville au Gabon plutôt que Dakar) pour des raisons à la fois budgétaires et stratégiques, le Sénégal souhaite récupérer l'usage des 40 hectares du cantonnement français de Bel-Air. Sur ces terrains superbement situés, M. Wade a annoncé son intention de construire une nouvelle résidence secondaire présidentielle. "Au lieu de réfléchir aux risques que le terrorisme, les trafics de drogue et d'armes font courir au Sénégal, M. Wade se préoccupe surtout de récupérer quelques arpents de terre", proteste Ousmane Tanor Dieng, secrétaire général du PS sénégalais.
M. Wade, âgé de 83 ans, connu pour ses annonces non nécessairement suivies d'effet, est considéré comme proche de la France qui reste l'un des principaux bailleurs de fonds du Sénégal.
Sur le plan militaire, sa "sortie" pourrait être de peu de conséquences puisqu'il semble accepter le maintien des effectifs voulus par Paris. Mais le symbole ambigu qu'aurait constitué la signature d'un nouvel accord avec la France le jour de la fête de l'indépendance, a été écarté. Ce 4 avril, le défilé militaire sénégalais du cinquantenaire devait se dérouler, comme d'habitude, sur le boulevard du Général-de-Gaulle, l'une des grandes artères de Dakar entièrement jalonnée, signe des temps, de commerces tenus par des Chinois.